Manuel de survie à l'usage des ingénieurs système débutants


Ça y est ! Vous en rêviez, c'est fait, le grand jour est arrivé vous voilà frais émoulu de l'école avec en poche un diplôme qui vous permettra d'exercer le fascinant métier d'ingénieur système. Un métier au coeur des technologies fondatrices du vingt et unième siècle. Vous allez être un acteur engagé de la prodigieuse révolution communicante en marche, mieux vous allez en être une des chevilles ouvrière, un chef d'orchestre, un démiurge, un parmi les dépositaires de La Connaissance, celui qui domine les Arcanes.

Jusque là rien que de très normal à cette grandiloquente profession de foi , c'est toujours comme ça au début, l'humain fonctionne à l'idéal comme les voitures à l'essence, sa riche et profonde nature ne s'exprime vraiment que dans le sublime.

Autant vous en avertir dès maintenant ; tout ça c'est de la foutaise mais gardez soigneusement en réserve cet émouvant laïus, vous aurez d'utiles occasions de le replacer. Il vous sera infiniment précieux pour épater votre boucher, tomber les petites stagiaires affriolantes que ramène la période estivale ou rassurer votre vieille mère qui a tant cru à une époque que vous alliez finir musicien nihiliste grunge, mais n'allez surtout pas commettre l'erreur monumentale de vous mettre à y croire. Persistez dans ces errements et vous serez rapidement promis à une belle mais brève carrière de loque hagarde au regard de bête traquée suivant pour terminer au pavillon des agités de l'hôpital psychiatrique le plus proche un douloureux parcours jalonné de cures de sommeil et de perfusion de valium à l'hectolitre.

Afin de vous éviter ce sort peu enviable voici un petit guide, fruit de quelques années d'expérience de survie en milieu extrême qui vous permettra, nous l'espérons, de vous en sortir à moindre frais.
Certaines des méthodes exposées dans ce guide sont, il faut bien le reconnaître, vaguement amorales pour ne pas dire totalement crapuleuses aussi ne pouvons-nous pas vous garantir qu'appliquer ses enseignements à la lettre fasse de vous un type fréquentable, mais il fera de vous un type vivant, car il s'agit avant tout d'un manuel de survie.
Ce n'est ni un guide de bonnes manières, ni un ouvrage de plus détaillant les mille et une façons de devenir populaire et de se faire tout un tas de chouettes copains. Notez au passage que certaines des techniques mentionnées ci-après convenablement assimilées et maîtrisées devraient vous faciliter l'accès à de vrais métiers parmi lesquels on peut citer politicien, escroc, gourou manipulateur de foules et futurologue-consultant en informatique.

Vous serez confrontés à un environnement particulièrement hostile que rien dans votre cursus ne vous aura préparé à affronter. Il aurait fallu pour cela et pour vous permettre de parer à toute les éventualités à venir, compléter votre formation par une expérience de navigateur solitaire abandonné sur une coquille de noix en pleine mer, si possible sans rames ni boussole, une préparation commando, de celle que l'on réserve généralement au troupes d'élites les plus aguerries et un stage en diverses techniques de manipulation psychologique dont le lavage de cerveau . En attendant que les écoles délaissent les frileuses méthodes d'apprentissage en vigueur pour des approches plus pragmatiques vous devrez trouver en vous les ressources nécessaires à votre survie. On considère généralement qu'une personnalité raisonnablement fourbe et dissimulatrice, présentant des tendances évidentes à la psychopathie ou à défaut un comportement caractériel, le tout complété d'une mythomanie délirante devrait suppléer aux regrettables carences que comporte l'enseignement traditionnellement en usage.

Ce que vous ne savez pas encore c'est que vous allez être la cible ainsi que la victime expiatoire de trois variétés de néfastes que l'on peut elles-mêmes ranger en deux catégories nocives à des degrés divers ; l'adversaire et l'ennemi. Il s'agit là d'une classification commode pour différencier l'espèce avec laquelle il faudra composer de celle qu'il faudra impérativement et sous peine de camisole vaincre et réduire à l'impuissance.
L'adversaire de loin le plus coriace est représenté par le Docteur Mabuse du logiciel névrotique, le mégalomane de Redmond, le Fu-Manchu du système d'exploitation, mieux connu sous le nom de Gates Bill.
On trouve aussi dans cette catégorie le manager, prescripteur ou décideur, encostardé de gris trois pièces cravate, généralement doté d'un sens de l'humour stalinien proprement désopilant et tout comme son illustre prédécesseur grand amateur de coupes sombres, déportations et restructurations en tout genre, l'oeil constamment vissé sur la ligne bleue des prévisions budgétaires, bref l'émanation de votre direction générale.
Quant à l'ennemi il s'agit de l'utilisateur, il a pour lui la supériorité numérique, une capacité de nuisance potentiellement infinie, une imagination sans borne qu'il mettra inlassablement à contribution afin d'envisager les multiples façons lui permettant sans coup férir de transformer en poubelle agitée de convulsion et subséquemment inopérante le rutilant PC livré la semaine précédente et soigneusement configuré sinon pas vos soins du moins selon vos recommandations. Avec lui pas de finasseries ; tir à vue sans sommation, pilonnage et tapis de bombes jusqu'à reddition totale.
C'est un combat en apparence inégal mais pour lequel vous disposerez d'armes efficaces auxquelles on pourrait reprocher à condition de pinailler un peu un certain manque de finesse, mais c'est généralement le cas pour toute arme totale, l'efficacité est à ce prix. Nous ferons l'inventaire de cet arsenal un plus loin.

Autant vous y faire tout de suite vous ne dominerez rien. Situé au confluent de fleuves puissants et impétueux qui s'appellent Microsoft, Oracle, Sun, technologies Java ou Internet, des fleuves qui charrient continuellement en guise de limon des tonnes de spécifications inédites, des API par milliers, des RFC par dizaines et autres déclarations préliminaires ou " white pages ", vous ne serez qu'un frêle esquif ballotté au grès de tumultueux courants.

Si vous n'êtes point convaincu de tout cela faites un simple test, évitez un mois durant de consulter les sites Web des susnommés, si au bout de ce mois vous arrivez toujours à comprendre ce que l'on vous glapit à grand renfort d'adjectifs inédits, ne perdez plus votre temps à lire ce guide il n'est pas fait pour vous, changez illico de métier, il serait dommage de gâcher tant de talents, trouvez vous un job de Maître du Monde pour lequel vous présentez de remarquables dispositions.

Quant aux autres il vous faudra flotter au gré de ce maelström sans y être englouti. Vous devrez faire preuve d'habileté manoeuvrière consistant à donner au monde extérieur l'impression de savoir précisément où vous allez. Vous donnerez l'impression de dominer tout cela, de maintenir fermement la barre, de tenir le cap que vous vous êtes fixé alors que vous ne savez fichtrement pas où vous en êtes et encore moins où vous allez. Pour cela et comme en de nombreuses autres occasions votre fourberie naturelle se révélera une alliée indispensable pour mystifier votre entourage.
Gravez dans le marbre de votre esprit cette phrase de Cocteau ; "Puisque ces mystères me dépassent, feignons d'en être l'organisateur.", jamais mots n'auront été plus appropriés à une situation.

Tout jeu se joue avec des règles. Ces règles ne sont ni bonnes ni mauvaises, simplement objectives rapportées au jeu en cours. Celui auquel vous allez jouer en comporte une, cardinale, qui peut s'énoncer de façon un peu rugueuse ainsi ; "Quand ça va bien c'est normal, quand ça va mal c'est que vous êtes incompétent ", intégrez bien ceci ou vous serez très vite victime d'une grave crise identitaire à l'issue plus que douteuse.
Ça peut vous paraître frustrant, mais rapportez ce postulat à d'autres circonstances, lorsque vous prenez un avion vous ne voulez pas savoir si c'est compliqué ou délicat à piloter, peu vous chaut que chaque décollage ou atterrissage transforme un peu plus en dentelle de Calais l'estomac du malheureux pilote, vous voulez juste arriver à bon port sans avoir à vous soucier de tout cela. Il en sera de même à votre égard, mis à part quelques illuminés complètement shootés au romantisme technologique qui vous prendront pour un sorcier et qui à l'usage se révéleront largement aussi fatigants que les autres, n'attendez aucune reconnaissance de la part des utilisateurs, ce sont les passagers de l'avion, le pilote ils s'en tamponnent allègrement.

Nous allons maintenant voir comment gérer aux mieux de vos intérêts les trois variétés de névropathes dont il est fait mention précédemment.
A tout seigneur tout honneur commençons par les gens qui vous payent plus ou moins grassement.

Comment gérer votre direction générale.

Que tout soit clair d'emblée, évitez les illusions génératrices de douloureux désenchantements ; pour la DG vous serez dans le pire des cas, un fonctionnel honni en ces périodes de haro sur les frais généraux, un parasite budgétivore dont on tolère mollement l'existence, un vivant anachronisme, un vestige d'un ténébreux passé dont on ne comprend plus très bien l'utilité puisque la pub le vomit à torrent, l'informatique ça marche tout seul. La pub est très claire sur ce point, le seul fait de posséder une machine équipée d'un Pentium III vous assure une connexion automatique à l'Internet et son fascinant cortège de multimédia, ça c'est pour le matériel. Quant au logiciel, jusqu'où irez vous avec mes beaux produits ? Vous demande l'autre ahuri de Chapelier Fou avec son air chafouin de cafteur de cour de récréation.

Dans le meilleur des cas vous serez un mal nécessaire, il faut bien un soutier pour enfourner le charbon dans la chaudière.
Il est aujourd'hui difficile, même pour les directions les mieux abritées de la modernité de faire abstraction des technologies liées au développement de l'Internet que sont les réseaux, les intranet, ainsi que les bases de données en liaison avec des serveurs Web.
Monsieur Décideur le sait qui fait grâce à ses enfants couramment du Web chez lui et à qui il arrive de commander des CD ou un billet d'avion en ligne. Et il a des idées Monsieur Décideur, souvent grandioses bien que rarement en accord avec ses moyens. Rassurez vous il ne prendra cependant jamais votre avis, il sait bien qu'à chacune de ses demandes vous allez lui opposer des objections bêtement techniques. Qui va développer pour et autour du serveur Web ? Qui gérera les bases de données ? Se connecter à l'internet oui mais comment ? A quel prix ? Pour lui toutes ces réserves ne seront que des arguties qui ne feront que le conforter dans l'idée que vous n'êtes qu'un vulgaire technicien au sens péjoratif du terme, les yeux stupidement rivés sur ses manettes et ses cadrans, incapable de faire abstraction de basses contingences matérielles, un mesquin qui ne sait pas regarder au loin et ne voit pas le Grand Dessein se découper sur l'horizon enchanteur du paradis technologique.

En vertu de ce principe de petitesse stratégique de votre fait, vous aurez souvent entre vous et la DG quelqu'un qui n'entend pas un traître mot à l'informatique, ce qui sera considéré comme un plus car il ne sera pas pollué par la connaissance et aura un oeil aussi neuf que dépourvu de préjugés sur le sujet. Si cela vous semble quelque peu étrange, dites vous que c'est du management de pointe, prenez deux aspirines et cela passera. Quel que soit le nom donné à ce gentil olibrius, Luminescent Mamamouchi aux Technologies Avancées, Chargé de Mission, Délégué auprès de la Direction Générale, Grand Vizir, Grand Chambellan ou Premier Plénipotentiaire aux Affaires Informatiques il sera chargé à la fois de la prospective et de ne pas chagriner la DG avec des détails sordides.

Ne vivez pas cette situation comme une humiliation, bien au contraire il s'agit d'une formidable assurance tranquillité. Faites comme au judo, utilisez la force de l'adversaire à votre avantage, laissez le Grand Vizir aux Affaires Informatiques endosser toutes les responsabilités, profitez de sa méconnaissance du sujet pour le manoeuvrer au mieux de vos intérêts immédiats. En vous y prenant bien vous arriverez à faire passer vos idées pour les siennes donc celles de la direction, et en cas de fiasco vous pourrez toujours contempler le désastre depuis le fauteuil de votre bureau en sirotant une bière fraîche. Si vous êtes vraiment pervers vous pourrez toujours laisser tomber d'un air entendu " Je l'avais bien dit que cela ne marcherait pas mais on ne m'écoute jamais ". De grandes joies en perspectives dont il serait stupide de vous priver pour de puériles raisons d'amour propre

Il serait fort étonnant qu'au moins une fois en cours de carrière vous n'assistiez à la venue d'un consultant en informatique. L'apparition d'un tel phénomène est le symptôme d'un prurit qui saisit à intervalle régulier votre PDG devant l'accroissement anarchiquement exponentiel du budget de fonctionnement et d'équipement informatique. Naïvement convaincu qu'il s'agit là d'un secteur obéissant à de banales règles de bon sens gestionnaire et désireux de vérifier l'emploi judicieux de sommes pharaoniques le PDG fera appel au consultant censé lui apporter en même temps qu'un avis pertinent et neutre sur la situation présente les moyens d'appréhender un avenir informatique confus, cahoteux, malaisément perceptible.

Le consultant est généralement de la race des médecins moliéresques, un redoutable Diafoirus maniant avec une habileté diabolique un ésotérique et savant jargon, un volapük technotroïsant qui fera béer d'admiration une direction d'autant plus subjuguée qu'elle n'en saisira pas le moindre mot. Une infime partie de son travail consiste à lire la presse informatique et à en faire une synthèse aisément assimilable par le décideur aussi pressé que totalement largué, et la plus grosse à la revendre très cher à grand renfort de poudre aux yeux et de tours de passe-passe.
C'est un parasite qui vit sur le manager comme la puce sur le chien.
Vous n'aurez que rarement à faire à lui, il ne s'occupe guère du petit personnel, il sait où sont les centres de décision, qui le paye, qui il doit convaincre et ce n'est pas vous. Si toutefois vous aviez à le rencontrer évitez de stupides réactions de susceptibilité devant ce que vous pourriez considérer comme une intrusion sur votre territoire.

Epargnez vous les trépignements ridicules de gamin vexé et ne frappez pas la table de vos petits points rageurs, pensez à autre chose dites lui ce qu'il veut entendre ou faites l'imbécile, comme il est convaincu que vous en êtes un cela ne fera que le rendre un peu plus satisfait de lui-même, ainsi émerveillé par la sûreté de son jugement il ne vous en oubliera que plus vite. En attendant ne l'affrontez surtout pas, c'est un adversaire redoutable, un prédateur, un requin de grands fonds, il ne ferait qu'une bouchée de vous et vous vous discréditeriez aux yeux de votre direction, il vous ensevelirait sous les chiffres, statistiques et prévisions IDC, Gartner Group MetaTruc et Schmoko Consulting que vous seriez bien en peine de réfuter parce que vous travaillez vous et n'avez pas de temps à perdre à apprendre par coeur ce genre de sottises qui n'ont jamais empêchées un serveur NT de décrocher bêtement sous l'effet de la plus légère contrariété.
Evidemment vous direz vous avec un mauvais esprit qui vous fermera à jamais les portes des carrières les plus prestigieuses, huit mille francs par jour ça peut sembler un peu cher pour réciter le sommaire du Monde Informatique mais un bon illusionniste c'est hors de prix de nos jours.

De toute façon il existe peu de chances pour qu'il interfère lourdement avec votre quotidien, puisque vous aurez déjà pris soin de faire comme tout le monde et comme le recommande la presse spécialisée, c'est à dire le tout Microsoft. Naturellement ce choix plus que douteux peut sembler en contradiction avec le but de ce manuel qui est de vous apprendre les techniques de survie paisible en environnement stressant mais cette contradiction n'est qu'apparente.
Nous verrons comment, toujours en utilisant des techniques inspirées des arts martiaux mâtinées d'un machiavélisme des plus sournois , vous pourrez canaliser la force de l'adversaire à votre profit. Voyons maintenant comment composer au mieux avec Microsoft.

Comment gérer votre environnement Microsoft.

Avant toute chose il faut savoir que l'on ne gère pas Microsoft, c'est impossible, on le subit. Il faut simplement décider de le subir en victime ou de le subir en se défaussant sur autrui ou sur le Chapelier Fou en personne de l'essentiel de sa malfaisance. Malfaisance qu'il serait bien inconséquent de sous-estimer tant elle est étendue et tant sont variés les moyens qu'elle peut emprunter pour arriver à son but qui est de vous rendre complètement fou, ni plus ni moins.

Alors mettez du Microsoft partout. De la cave au grenier à tous les étages, dans tous les recoins, dans les serveurs, les micros, la photocopieuse, le téléphone et même la machine à café. Evidemment ça ne marche pas, c'est lourd, lent, laid, stable comme de la nitroglycérine c'est à dire tant qu'on a pas à s'en servir, et d'une telle voracité en ressources qu'a côté de cela un piranha se ruant au terme d'une pleine année de jeûne sur un bovidé égaré au beau milieu de son marigot en passerait pour anorexique. N'écoutez pas les fielleuses rumeurs colportées par des jaloux irrités du succès bien mérité de Microsoft et selon lesquelles des pans entiers de Windows NT auraient été codés par des hamsters trottinant au hasard sur un clavier. C'est évidemment faux aucun hamster qui se respecte un tant soi peu ne commettrait une telle atrocité.

Bien entendu tout au fond de vous même vous en êtes révulsé, car sous l'épaisse cuirasse que vous êtes en train de vous forger palpitent encore faiblement des vestiges d'humanité. Ce n'est tout de même pas un hasard si vous avez choisi ce métier, vous aimez les raffinements technologiques, vous n'êtes pas indifférent aux prouesses architecturales qui font le coeur des processeurs les plus aboutis.
Vous considérez qu'un programme en langage C épuré de tout commentaire pouvant en faciliter la relecture, faisant un usage volontairement nébuleux des unions, recourant aussi souvent que possible a de douteux cast et à l'arithmétique téméraire des pointeurs compose l'équivalent d'un bouleversant poème. Et tout cela vous dites-vous avec tristesse pour aboutir à installer Windows NT sur un quadriprocesseur 500 mhz, ce qui revient stricto sensu à utiliser une Ferrari Testarossa pour transporter du fumier à dix kilomètres à l'heure sur des chemins de terre campagnards. Vous imaginez amèrement à quel point un OS digne de ce nom, un vrai, se sentirait à l'aise dans cet environnement, comme il en ferait un usage optimum, comme il galoperait à l'aise en ces verts pâturages technologiques et comme vous en seriez le dresseur, celui qui tirerait le maximum de cet étalon piaffant.

Oubliez tout cela, c'est du masochisme stérile, vous vous faites du mal inutilement, résignez vous et poussez le CD de NT en sanglotant.
Il s'agit d'un geste initiatique à caractère sacrificiel, de ce sacrifice va naître un être nouveau, certes un peu abject et sans grande moralité comme nous le verrons après mais un être apte à la survie, il ne s'agit finalement que d'adaptation au milieu.
Mettez vous bien en tête une bonne fois pour toute que la notion d'ingénieur système NT est un concept creux, sans signification aucune, tout juste bon à faire la fortune des marloupins de la formation qui vendent avec la complicité sournoise des hallucinés de Redmond du Microsoft Certified Quelque Chose à des prix frisant l'attaque à main armée. Un ingénieur système NT c'est un lambda de plus fixant sa console avec désespoir mais muni du mot de passe administrateur. Il n'y a pas de kernel à recompiler, rien à optimiser et encore moins de " tuning " à effectuer. Votre seul travail consistera à pousser à intervalle régulier un CD contenant le service pack numéro tant destiné à corriger les dysfonctionnements les plus flagrants et à en rajouter d'inédits. Ceci n'est ordinairement pas considéré comme un preuve irréfutable de technicité avancée.

NT est une passoire, c'est l'alzheimer de l'OS, il fuit de partout et perd la mémoire en un temps strictement proportionnel à la quantité installée. S'il s'agit d'un serveur de fichiers et au prix raisonnable où est aujourd'hui la barrette de SDRAM installez en le plus possible, gavez le ça vous assurera un laps de tranquillité prévisible entre deux reboot, s'il s'agit d'un serveur d'application ne touchez à rien il se baugera bien avant d'avoir perdu la mémoire.

Vous devrez tenter de limiter sa capacité de nuisance en maintenant enfermé dans sa cage le vieux monstre rusé qui se tapit dans les entrailles de votre serveur et qui vous guette avec patience et tout au fond de ses yeux jaunes la lueur de convoitise du prédateur qui voit sa proie passer à porter de mâchoires.
Considérez vous comme le Guetteur, la Sentinelle des Maudits, dernier rempart entre les forces du mal et l'humanité inconsciente de l'horreur qui la guette.

Si tout cela vous semble aberrant alors vous avez raison, ça l'est totalement, aussi pourquoi le faire ? Pourquoi vous conduire à votre tour comme un termite sapant les fondements de la civilisation ? Tout simplement parce que Microsoft est un standard, les raisons, causes et conséquences qui aboutissent à cette navrante constatation dépassent largement le cadre de ce manuel et les comprendre ne vous serait d'aucun secours.
La raison qui vous fera acheter du Microsoft est que nul ne vous reprochera de l'avoir fait malgré toutes ses tares. Vous savez bien vous qu'il existe des solutions alternatives, peu chères sinon gratuites tournant allègrement sur des matériels bien moins dispendieux, et dont l'obsolescence n'est pas délibérément programmé au terme des six mois suivant leur mise sur le marché, malgré cela vous ne vous en rangerez pas moins au panurgisme ambiant.
N'oubliez pas que ce manuel est avant tout destiné aux IS débutants en environnement classique, confrontés à une direction pour laquelle l'informatique est un outil qui s'il est remarquable par les sommes qu'il faut y engloutir n'est malgré tout pour elle qu'un outil au même titre qu'un autre censé fonctionner tout seul , il n'est pas destiné à ceux qui ont la chance d'évoluer dans des milieux où l'on est plus réceptif à la nouveauté et désireux de défricher d'autres voies.

Si vous arrivez à accepter que tout ce qui précède n'est pas juste mais que c'est ainsi, que la technologie n'est rien en regard du marketing qui permet la domination de produits douteux, que la vertu est une bonne chose tant qu'on a pas à l'exercer et que n'importe quel vendeur, Sun ou autre bénéficiant de la même situation monopolistique que Microsoft en ferait autant à sa place, qu'un OS quel qu'il soit n'est ni un système de valeurs ni un mode de vie alors félicitations, vous aurez fait un pas décisif sur le chemin cahoteux qui mène à l'âge adulte.

Vous n'êtes cependant pas totalement irresponsable, installez à l'insu de tous Linux, FreeBSD ou NetBSD, peu importe, celui qui vous va le plus au teint mais un vrai système d'exploitation. Même sur un 486 oublié sous les toiles d'araignées d'un quelconque placard à balai. A condition que celui-ci soit décemment pourvu en mémoire ce sera largement suffisant pour héberger le serveur ouaibe de votre boîte ou une application critique nécessitant une fiabilité quasi totale telle qu'une passerelle de messagerie, cela vous permettra au minimum de recevoir les messages de votre petite amie sans passer pour un rigolo.
Ceux qui ont ou auront la charge d'un serveur Exchange comprendront très rapidement de quoi nous voulons parler.

Si affreux que cela paraisse dites vous bien que tout et nous disons bien tout ce qui précède, n'est qu'amabilités, innocentes billevesées et joyeuses gaudrioles, absolument rien en regard du calvaire quotidien que vous feront subir les utilisateurs. Avant d'aller plus loin dans les techniques de management de l'utilisateur il est utile de définir ce qu'il est, et surtout ce qu'il n'est pas ; ce n'est pas un être humain.

Entendons nous bien l'immense majorité de ceux-ci est composée de gens charmants ayant une vie en propre avec une femme et des enfants, souvent une animal familier, des loisirs, des centres d'intérêts et parfois même, tout est possible, une agréable conversation et avec lesquels vous allez vraisemblablement sympathiser ; ce qui est normal car vous n'êtes pas totalement un monstre, encore que cela vous aiderait énormément d'en être un. Mais de l'humaniser ne vous aidera pas à l'affronter car il s'agit d'une guerre dont la règle très claire ; c'est lui où vous, remplirait d'aise quiconque trouve Corneille d'une complication byzantine et d'une subtilité aussi excessive que superfétatoire.
Tous les coups seront permis il n'y aura pas plus de quartier que de prisonniers aussi considérez l'utilisateur comme une entité potentiellement nuisible étroitement lié à son PC, prolongement naturel et biologique de son électronique malveillance, ça vous aidera énormément à évacuer toute pitié et faire taire vos derniers scrupules, si toutefois il vous en restait.

Comment gérer vos utilisateurs.

L'utilisateur se manage dès la prise du téléphone au moyen de subtiles méthodes d'intimidation psychologique. Lorsque vous décrocherez évitez le bonjour joyeux ou un ton par trop primesautier, toutes choses qui pourraient l'amener a penser que vous êtes soit désoeuvré soit disponible et que la perspective de vous déplacer afin d'aller pour la énième fois l'aider à retrouver un fichier perdu sur son disque dur est une éventualité qui vous remplit d'aise en même temps qu'elle donne un sens à votre existence. Tenez vous en à un bonjour courtois mais dépourvu de tout sentiment aisément identifiable, puis laissez le s'expliquer sans l'aider à décrire son problème mais en le coupant parfois au moyens de brèves remarques énoncées d'un ton entendu et destinées à semer le doute dans son esprit et à lui faire croire que le problème quel qui soit n'existe que dans son imagination, quand il se mettra à bafouiller vous lui porterez le coup de grâce en émettant de mielleuses allusions sur le fait que cela peut arriver à tout le monde, que nous en sommes tous là et ainsi de suite. Il devrait alors honteux et confus se répandre en excuses de vous avoir dérangé pour si peu, répondez lui alors qu'il n'y a pas de mal et que vous êtes là pour ça, ultime fourberie destinée à laisser dans son esprit un impression très favorable quant à votre capacité à prendre en charge ses problèmes avec efficacité et à compatir à ses malheurs avec juste ce qu'il faut de gentillesse.

Cela devrait vous assurer un assez satisfaisant taux de rejet d'environ cinquante pour cent. Si toutefois le déplacement s'avérait strictement nécessaire faites bien comprendre à votre interlocuteur qu'il s'agit là d'une mesure exceptionnelle à lui seul destinée, une faveur proprement babylonienne qui vous conduit à négliger à son seul profit le devenir informatique de la société entière, vous réussirez ainsi le douteux exploit qui consiste à le faire se sentir coupable en même temps qu'empli de reconnaissance à votre égard.

En règle générale faites en sorte que l'utilisateur se sente responsable de tout ce qui peut lui arriver y compris les pannes matérielles, n'hésitez pas à faire preuve de la plus épaisse mauvaise foi, aidez vous du jargon, lorsque son disque explose et bien que le pauvre malheureux n'y soit absolument pour rien prenez un air de lassitude extrême et laissez tomber d'un ton lourd " Je te l'avais bien dit de ne pas trasher, cela devait arriver ", s'il s'agit de son écran qui a fondu racontez lui des histoires de Z-buffer trop sollicité qui a fait dégager la synchro verticale provoquant une panne hélas prévisible, et dont vous vous doutiez.

Sachez cependant manier ces techniques avec adresse, finesse et doigté, le but n'est tout de même pas de pousser vos utilisateurs au suicide car s'ils ne sont pas votre raison d'être au sens existentiel du terme ils sont tout de même votre raison de percevoir un salaire et leur éradication totale vous conduirait directement au chômage. Le but serait plutôt de les tenir éloignés de leur machine le plus souvent possible, vous rendriez peut-être en cela un grand service à votre société.
De savantes études ont en effet démontré que la micro informatique occasionnait des pertes de productivité non négligeables, les gens passant plus de temps à fignoler la présentation de leur feuille de calcul qu'à vérifier la pertinence et l'exactitude des dits calculs.
Si vous ajoutez à tout cela les facétieuses interruptions occasionnées par des applications effectuant avec une grande insouciance des opérations non conformes mais se terminant irrémédiablement en catastrophe, alors que la plupart des utilisateurs manifestant un confiance aussi aveugle que mal placée en la Fée informatique oublient en général de sauvegarder régulièrement leur travail en cours. Vous aurez une vague idée du temps gaspillé et qui peut-être aurait été bien mieux employé avec un papier et un crayon.

Les utilisateurs auront naturellement tendance à vous rendre responsable du comportement généralement psychotique des produits Microsoft, exigeant de vous une garantie de fonctionnement des susdits que son concepteur s'est bien gardé d'envisager ne serait-ce qu'une seule seconde même dans ses délires les plus extravagants. Il est bien évidemment hors de question pour vous d'endosser une telle responsabilité, mais vous ne pourrez certainement pas l'énoncer de façon aussi brutale vous devrez, donc vous livrer à de subtiles manoeuvres d'intoxication pour venir à bout de ce déplorable problème.

Tout d'abord et pour préparer le terrain n'hésitez pas à porter des tee shirts proclamant bien haut " Bill sucks " en alternance avec d'autres affirmant tout aussi haut " Linux rulz ". Ensuite aussi souvent que possible laissez entendre à mots couverts que l'on vous bâillonne, que vous avez les mains liées, que vous êtes, suite à d'obscures pressions venues d'en haut, obligé d'utiliser des produits frelatés, dont vous connaissez malheureusement les limites. et que vous ne cautionnez pas une seule seconde.

Dites qu'il s'agit d'un complot à l'échelle mondiale et que nous sommes peu de choses devant les trillions de dollars en jeu. Racontez qu'au moyen d'une habilité proprement diabolique vous pervertissez le système et que le tout Microsoft qu'en apparence vous favorisez n'est que le moyen le plus rapide de hâter la paralysie du système. Laissez cependant entendre que tout n'est pas désespéré et qu'une lueur d'espoir se dessine sur l'horizon chargé. Affabulez résolument, usez d'une mythomanie proprement démentielle, c'est dans l'extravagance et l'outrance grandiose que le mensonge le plus éhonté acquiert cette patine de vraisemblance qui le rend préférable à la réalité et toujours plus intéressant.
Laissez croire que vous faites partie d'un vaste mouvement de résistance qui s'appuyant sur Internet et sur des sites à la limite de la clandestinité oeuvre pour délivrer avec l'aide de Linux la planète du joug oppressant des légions microsoftiennes.

Dites d'un air entendu que vous débattez régulièrement de cela avec Roberto [Di Cosmo] et Bernard [Lang] ainsi qu'avec d'autres personnalités ayant des noms à consonance internationale ou fin du fin radicalement anglo-saxonne pour bien montrer que votre mouvement dépasse très nettement le cadre d'une mesquine jacquerie limitée au territoire national et qu'il a des ambitions mondiales. Laissez les imaginer le bruissement continu des e-mail, se faisant en secret et au travers de toute la planète l'écho et le vecteur de votre révolte.
Vous devriez ainsi, et en suggérant habilement la mise en place lors de la libération inéluctable de comités d'épurations assortis de séances de coupe de cheveux gratuites et improvisées normalement décourager - des précédents fâcheux ayant été constatés dans le passé - tous les inconscients qui espéraient ardemment vous faire porter le chapeau à la place de Microsoft.

Toutes ces techniques, plus d'autres de votre cru, que vous découvrirez sans doute avec le temps et l'expérience, que vous peaufinerez avec amour et patience vous permettront de résister en contrepartie d'une consommation en anxiolytiques tout à fait raisonnable aux inventions sans cesse renouvelées de vos ouailles, de tout ceux qui vous appellent à longueur de journée parce que :

Et tous les autres qui rivalisent d'imagination pour vous pourrir l'existence.

Néanmoins grâce aux judicieux conseils aimablement prodigués par le présent manuel, et que vous aurez pris bien soin de mettre en pratique vous devriez trouver suffisamment de temps pour brancher la grande rousse aux yeux verts que vous apercevez depuis quelques jours devant la machine à café. Probablement une stagiaire du service marketing, ils ne se refusent rien ceux-la. Il faut justement que vous alliez rebooter la machine en question, qui depuis que vous y avez installé Windows 2000 Edition Domestic Appliance est saisie d'un comportement quelque peu incohérent et vous donne de menus soucis. Vous ne savez jamais si en appuyant sur la touche café sucré vous aurez du potage au poulet ou une boisson fraîche à la menthe, et il serait bien aussi qu'elle arrête d'afficher " Ce chocolat chaud tente d'utiliser un gobelet non conforme ". Peut-être que 512 Mo de mémoire c'est un peu juste pour un engin aussi sollicité ? Le temps réel c'est gourmand, faudrait la gonfler à un Giga pour voir.

Vous en profiterez alors pour raconter à la si mignonne rousse aux yeux verts quel fascinant métier est le vôtre. Un métier au coeur des technologies fondatrices du vingt et unième siècle. Un métier qui vous permet d'être un acteur engagé de la prodigieuse révolution communicante en marche, d'en être une des chevilles ouvrière, un chef d'orchestre, un démiurge, un parmi les dépositaires de La Connaissance, celui qui domine les Arcanes...

jdC